Femmes de la coopérative CAYAT triant des fèves de cacao en Côte d'Ivoire

Il y a une image qui résume tout. Des femmes accroupies dans la chaleur lourde de la région de la Mé, qui ouvrent les cabosses à la machette, retournent les fèves qui fermentent, les étendent au soleil sur des claies de bois. Elles connaissent le cacao mieux que n’importe quel directeur de multinationale chocolatière. Et pourtant, elles n’ont jamais tenu entre leurs doigts une tablette fabriquée avec leurs propres fèves.
C’est sur ce paradoxe qu’Awa Traoré a bâti toute une stratégie.

Du village à la coopérative : construire depuis la base

Awa Traoré est la directrice générale de la Coopérative Agricole de Yakassé-Attobrou, la CAYAT. Fondée en 2010 avec 283 membres, la coopérative compte aujourd’hui 3 318 producteurs certifiés et une production annuelle de 8 200 tonnes, certifiée Fairtrade, Rainforest Alliance, Bio et 4C Association. En 2024, elle a reçu le prix de la Meilleure Coopérative Agricole lors de la cérémonie présidentielle d’Abidjan, une reconnaissance symbolique forte dans un secteur dominé par les hommes.
Ce qui distingue la CAYAT dans le paysage des coopératives ivoiriennes, c’est la place centrale accordée aux femmes. Awa Traoré a fédéré 1 700 femmes autour d’un projet qui dépasse la simple production : professionnalisation, formation, accès au crédit, autosuffisance alimentaire. Une démarche qui s’inscrit dans une dynamique nationale plus large : le projet IFCC, porté par SOCODEVI et la Fondation Paul Gérin-Lajoie avec l’appui du Canada, soutient depuis 2022 plus de 5 000 femmes dans 62 communautés cacaoyères ivoiriennes, formant des centaines de dirigeantes à la gestion coopérative et à l’alphabétisation financière.

L’injustice des chiffres

Pour comprendre pourquoi Awa Traoré veut aller jusqu’à la tablette, il faut regarder les chiffres en face. Ils sont accablants.
La Côte d’Ivoire et le Ghana réunis produisent plus de 60 % du cacao mondial. Pourtant, les pays producteurs ne captent que 5 à 7 % de la valeur totale générée par la chaîne mondiale cacao-chocolat. À l’autre bout, les marques et les distributeurs des pays consommateurs s’arrogent 70 % de la valeur. Le revenu minimum pour un planteur (6 000 dollars par an selon les objectifs du Conseil Café-Cacao) reste hors d’atteinte pour la grande majorité. La crise des prix de 2023-2024, qui a vu le cours du cacao s’envoler sur les marchés financiers tout en laissant les producteurs dans la même précarité, a brutalement illustré cette déconnexion.
« La crise que nous avons connue l’a démontré », dit Awa Traoré sans détour. « On n’arrive pas à atteindre le revenu minimum pour les planteurs. »

Le pari du chocolat fini : une rupture de logique

La réponse d’Awa Traoré à cette équation défavorable est radicale dans sa simplicité : sortir des commodités. Arrêter de vendre des fèves, de la masse, du beurre ou de la poudre de cacao, des produits cotés à la Bourse de New York sur lesquels les coopératives n’auront jamais de pouvoir réel. Et aller jusqu’au bout de la chaîne : la tablette de chocolat.
Ce choix n’est pas anodin. Le chocolat fini représente 37 % de la valeur générée par la filière, contre moins de 7 % pour la fève brute. Mais la directrice de la CAYAT entend aussi déconstruire un mythe tenace : celui selon lequel la transformation industrielle ne serait rentable qu’à grande échelle. « On nous a longtemps fait croire que pour être rentable il fallait produire 30 000 tonnes, c’est faux. »
Sa vision : multiplier des petites unités de transformation à taille humaine, avec des tickets d’entrée plus bas que ce que l’industrie veut bien admettre. Une approche que le mouvement bean-to-bar (ces chocolatiers artisans qui contrôlent toute la chaîne, de la fève à la tablette) confirme depuis plusieurs années. Des acteurs ivoiriens comme MonChoco à Abidjan ou Le Chocolatier Ivoirien, qui a formé plus de 2 000 femmes à la transformation artisanale, montrent que la voie est praticable sans capital colossal.

Le maillon manquant : le partenaire

Awa Traoré est lucide sur ce que la CAYAT sait faire, et sur ce qu’elle ne sait pas faire. Transformer le cacao, organiser des centaines de femmes, garantir la qualité et la traçabilité : oui. Construire une marque, déployer une stratégie marketing, ouvrir des canaux de distribution en Europe ou en Asie : non, pas encore. « Lancer un chocolat sans ça, c’est échouer », reconnaît-elle.
C’est pourquoi elle est aujourd’hui à la recherche d’un partenaire industriel ou financier, européen ou africain, prêt à entrer au capital de la coopérative sur des bases équilibrées. Un partenariat de valeurs, pas de prédation. « Transformer près des plantations et ouvrir notre capital, c’est la même idée : arrêter de subir la chaîne, et commencer à la posséder, avec les bons partenaires. »
La formule pourrait sembler naïve dans un secteur historiquement dominé par quelques géants mondiaux. Elle ne l’est pas. En 2026, au Salon International de l’Agriculture de Paris, la Côte d’Ivoire était invitée d’honneur et portait précisément ce message : la transformation locale n’est plus une option, c’est une urgence nationale. Le gouvernement ivoirien pousse dans la même direction, avec des objectifs de taux de transformation locale en forte hausse.

Ce que change une tablette

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le projet d’Awa Traoré, au-delà des calculs économiques. Ces femmes qui ouvrent les cabosses depuis des générations sans jamais avoir goûté le produit fini de leur labeur, leur donner le pouvoir de fabriquer cette tablette, c’est leur restituer quelque chose qui leur appartient depuis toujours.
Le chocolat qu’elles feront, elles en connaîtront chaque étape. Elles en auront porté les fèves, senti la fermentation, surveillé le séchage. Elles sauront, elles, ce que vaut vraiment leur travail.
C’est peut-être ça, au fond, la meilleure définition du commerce équitable.